ET SI, DEPUIS LA NUIT DES TEMPS, NOUS AVIONS MAL COMPRIS LE SERPENT ?
CE QUI CHANGE, CE N’EST PAS LE CORPS. C’EST LE REGARD.
Il y a dans l’histoire d’Adam et Ève une scène que presque tout le monde connaît. Ils mangent le fruit, leurs yeux s’ouvrent et ils découvrent qu’ils sont nus. Pendant des siècles, cette scène a été associée à la faute, à la désobéissance, à la honte, au péché, parfois même à la sexualité.
Mais il y a un détail qui, lorsque je m’y arrête vraiment, change presque toute la scène.
Ils étaient déjà nus.
Avant le fruit, ils sont nus. Après le fruit, ils sont toujours nus. Leur corps n’a subi aucune transformation. Aucun vêtement ne leur a été retiré. Rien, matériellement, n’a changé. Et pourtant, cette nudité qui semblait jusque-là naturelle devient soudain quelque chose qu’ils ressentent le besoin de cacher.
Alors je me pose une question toute simple : qu’est-ce qui a réellement changé ?
Peut-être avons-nous tellement regardé le fruit, le serpent, l’interdit et la désobéissance que nous sommes passés très vite sur ce qui me paraît aujourd’hui essentiel.
Leur corps n’a pas changé.
C’est leur regard qui a changé.
Le texte dit : « leurs yeux s’ouvrirent ». Mais évidemment, ils voyaient déjà auparavant. Ils regardaient le jardin, les arbres, les animaux, ils se voyaient l’un l’autre. Il ne peut donc pas simplement être question de leurs yeux physiques.
Alors quels yeux viennent de s’ouvrir ?
Et si c’était autre chose ?
Et s’ils devenaient, symboliquement, capables pour la première fois non seulement de regarder le monde, mais de se regarder eux-mêmes ?
Il y a une différence immense entre vivre et se voir vivre. Entre être et savoir que l’on est.
Avant le fruit, Adam et Ève semblent simplement être nus. Leur nudité n’est ni bonne ni mauvaise, ni belle ni laide, ni honteuse ni glorieuse. Elle est simplement là. Puis quelque chose se produit. Ils ne sont plus seulement dans leur expérience : ils commencent peut-être à porter un regard sur cette expérience.
Et à partir de là, tout change.
Parce qu’à partir du moment où je peux me regarder, je peux aussi commencer à me demander : « Que suis-je ? » Puis : « Qu’est-ce que l’autre voit lorsqu’il me regarde ? » Et peut-être un jour : « Suis-je comme je devrais être ? »
Le corps n’est pas devenu honteux.
Un regard est apparu sur le corps.
Et c’est ici que cette vieille histoire cesse, pour moi, d’être seulement une histoire ancienne.
Prenons quelque chose de très simple. Un petit enfant peut danser au milieu d’une pièce sans se demander s’il danse bien. Il danse parce qu’il a envie de danser. Puis, un jour, il prend conscience du regard des autres. Quelqu’un rit. Quelqu’un fait une remarque. Quelqu’un le compare.
Et soudain, il hésite.
Son corps n’a pas changé. Sa danse n’a peut-être pas changé non plus.
Mais son regard sur lui-même, oui.
Nous connaissons presque tous cela.
Une personne peut se regarder dans un miroir et détester un corps que d’autres trouvent magnifique. Une autre peut avoir accompli énormément de choses et continuer à se considérer comme un échec. On peut être aimé et pourtant se croire indigne d’amour. On peut posséder beaucoup et vivre avec le sentiment permanent de ne jamais être assez.
Alors qu’est-ce qui fait souffrir ?
Toujours la réalité ?
Ou parfois le regard que nous avons appris à poser sur elle ?
Et surtout, le regard que nous avons appris à poser sur nous-mêmes.
Nous vivons d’ailleurs dans une époque où ce regard est devenu omniprésent. Nous nous photographions, nous nous montrons, nous nous comparons, nous évaluons notre vie à travers celle des autres. Nous savons ce qu’un corps est supposé être, ce qu’une réussite est supposée être, ce qu’une relation heureuse devrait montrer, ce qu’une vie accomplie devrait donner à voir.
À force, une question étrange peut apparaître : est-ce encore moi qui me regarde, ou suis-je en train de me regarder avec les yeux des autres ?
Les yeux de mes parents. Ceux de mon conjoint. Ceux de la société. Ceux de mes amis. Ceux de personnes que je ne connais même pas sur les réseaux sociaux.
Et peut-être que c’est là que le récit d’Adam et Ève devient beaucoup plus proche de nous qu’on ne le croit.
Parce que nous pouvons passer une grande partie de notre vie à essayer de modifier ce que nous sommes sans jamais nous demander si ce qui doit d’abord être interrogé n’est pas la manière dont nous nous regardons.
Je ne dis pas que cette lecture de la Genèse est la seule possible. Je ne cherche pas non plus à remplacer une interprétation religieuse par une autre vérité qu’il faudrait accepter.
Je vous propose simplement de regarder ce passage autrement.
Avant le fruit, ils sont nus.
Après le fruit, ils sont encore nus.
Mais leurs yeux se sont ouverts.
Alors peut-être que la première grande conséquence de la connaissance n’est pas seulement d’apprendre quelque chose sur le monde.
Peut-être est-ce de devenir capable de se voir soi-même.
Et si c’est le cas, une autre question apparaît immédiatement.
Pas pour Adam et Ève.
Pour nous.
Dans votre propre vie, combien de choses sont devenues douloureuses non parce qu’elles avaient changé… mais parce que votre regard sur elles avait changé ?
Votre corps.
Votre âge.
Votre réussite.
Votre histoire.
Vos erreurs.
Votre valeur.
Votre manière d’aimer.
Peut-être même votre propre identité.
Prenez simplement quelques secondes.
Choisissez une chose de votre vie que vous jugez aujourd’hui sévèrement et posez-vous cette question :
« Est-ce la réalité que je regarde… ou le jugement que j’ai appris à poser sur elle ? »
Voilà pourquoi cette phrase me paraît être la première véritable pièce du chemin que je veux parcourir avec vous :
« Ils étaient déjà nus avant le fruit. Ce qui a changé, ce n’est pas leur corps. C’est le regard. »
Et si le premier effet de la connaissance avait été de se voir soi-même ?
Alors peut-être que toute la suite commence par une question encore plus intime :
Avec quels yeux est-ce que je me regarde aujourd’hui ?
Giulio Fioravanti
Veilleur
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