Tu dois aller plus loin ...
Ces derniers jours, je vous ai parlé de mon silence, de ce besoin de m’éloigner du bruit et de prendre un peu de recul. Mais en réalité, cette envie d’aller plus loin ne date pas d’aujourd’hui.
Il y a environ trois ans, j’ai vécu une nuit que je n’ai jamais oubliée. Une nuit étrange, violente, presque irréelle par moments, et qui m’a laissé une phrase en tête : « Tu dois aller plus loin. »
À l’époque, je n’avais aucune idée de ce que cela voulait dire.
Cette nuit-là, je me suis levé plusieurs fois pour aller dans la salle de bain. Je pensais avoir une gastro. Il faisait sombre, je ne voyais pas vraiment ce qui se passait et je n’avais aucune raison d’imaginer autre chose.
Puis, à la huitième fois, j’ai commencé à voir des petites étoiles devant les yeux. Là, j’ai compris que je risquais de perdre connaissance. Je ne voulais surtout pas tomber, me cogner et me faire encore plus mal. Alors je me suis couché par terre.
J’étais complètement nu, allongé sur le sol de la salle de bain, avec de moins en moins de forces, et je sentais vraiment que je pouvais partir.
Et c’est là qu’un souvenir m’est revenu.
Quelque temps auparavant, une femme qui réalise ce qu’elle appelle des « peintures de l’âme » avait fait la mienne. Avec sa peinture, elle m’avait transmis un message qui, à l’époque, m’avait laissé complètement perplexe.
Elle m’avait dit : « Ton âme m’a demandé de te dire qu’elle t’avait quitté plusieurs fois. »
Je n’avais rien compris.
Pourquoi mon âme m’aurait-elle quitté ? Et surtout, pourquoi plusieurs fois ?
Je n’avais pas insisté. J’avais laissé cette phrase dans un coin de ma tête.
Mais cette nuit-là, au sol, elle m’est revenue d’un coup. Et je me suis dit : « Bon, c’est le moment ou jamais. »
Alors, intérieurement, j’ai posé la question :
« Pourquoi m’as-tu quitté plusieurs fois ? »
Et je tiens à préciser quelque chose : je ne m’attendais pas du tout à avoir une réponse. Je n’étais pas en train de méditer. Je ne faisais aucun rituel. Je ne cherchais rien de mystique. Je voulais simplement occuper mon esprit parce que je sentais que je pouvais perdre connaissance et que je voulais rester là, conscient.
Et pourtant, une réponse est venue.
C’est là que la conversation a commencé.
Ce que j’ai identifié, à ce moment-là, comme mon âme m’a expliqué qu’elle avait dû intervenir plusieurs fois dans ma vie, dans des situations de violence, de peur, de haine, dans des moments où quelque chose aurait pu se briser profondément en moi.
Elle m’a fait comprendre que si elle me laissait complètement plongé dans certaines de ces énergies, je risquais de ne pas pouvoir poursuivre ce que j’avais à accomplir. Et que, d’une certaine manière, elle non plus ne pourrait pas accomplir ce qu’elle avait à accomplir à travers moi.
Mais elle m’a aussi expliqué que ce n’était pas son rôle d’intervenir directement dans la matière de cette façon.
Lorsqu’elle le faisait, elle se « brûlait ».
L’image qu’elle m’a donnée était toute simple : celle d’un papillon dont les ailes auraient été brûlées.
Le papillon est toujours vivant, mais il ne peut plus voler comme avant. Il doit retrouver ses forces, se réparer, se régénérer.
C’est ainsi qu’elle m’a expliqué qu’après être intervenue dans certaines situations de ma vie, elle devait me quitter, retourner dans ce que j’appellerais la non-matière, se régénérer, puis revenir.
Pendant cette conversation, plusieurs scènes de ma vie sont revenues.
Des scènes très difficiles. Certaines violentes. D’autres franchement tragiques.
Je les ai revues, mais ce qui m’a étonné, c’est que je ne les revivais pas avec les émotions d’autrefois.
Je reconnaissais les lieux, les personnes, les situations. Je savais parfaitement ce que j’avais vécu, mais je n’étais plus englouti par tout cela.
Je regardais simplement.
Un peu comme si je devenais le spectateur de ma propre vie.
Et au milieu de cette étrange conversation, une phrase revenait sans cesse :
« Tu dois aller plus loin. »
Encore et encore.
« Tu dois aller plus loin. »
Et moi, je me demandais : mais plus loin où ? Dans quoi ? Pourquoi ?
Je ne comprenais rien.
À un moment, je n’avais presque plus de forces. Je me suis glissé tant bien que mal jusque dans la baignoire et je suis resté là.
Tôt le matin, mon amie est entrée dans la salle de bain. Elle a allumé la lumière.
Et elle a crié.
Il y avait du sang sur le sol. Beaucoup de sang. Et du sang aussi dans la baignoire.
Ce que j’avais pris toute la nuit pour une gastro était en réalité une hémorragie intestinale.
J’avais perdu énormément de sang.
D’un seul coup, les petites étoiles, la faiblesse, cette impression de partir, le fait de ne presque plus pouvoir bouger… tout devenait beaucoup plus compréhensible.
L’hémorragie s’était arrêtée.
Pourquoi avait-elle commencé ? Je ne le sais pas vraiment.
Pourquoi s’était-elle arrêtée ? Je ne le sais pas davantage.
Et je veux être clair là-dessus : je ne prétends pas qu’il existe un lien médical entre cette hémorragie et la conversation que j’ai vécue intérieurement cette nuit-là.
Je raconte simplement les choses telles qu’elles se sont passées pour moi.
Mon corps traversait quelque chose de grave et, en même temps, j’ai vécu une expérience intérieure que je n’avais ni cherchée, ni provoquée, ni même imaginée.
Mais surtout, il est resté cette phrase :
« Tu dois aller plus loin. »
Elle m’a accompagné pendant des années.
Lorsque j’ai écrit J’étais là avant les vagues, j’ai pensé : « Ça y est. C’était donc cela. J’ai trouvé. »
Eh bien non.
Je n’avais pas trouvé.
Ou, en tout cas, je n’étais pas allé assez loin.
Pendant longtemps, j’ai pensé qu’aller plus loin voulait dire apprendre davantage, lire davantage, comprendre davantage, chercher encore, ajouter des connaissances à d’autres connaissances.
Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas presque l’inverse.
Peut-être qu’aller plus loin, ce n’est pas ajouter.
Peut-être que c’est enlever.
Enlever les certitudes.
Enlever les vieux réflexes.
Enlever les réactions automatiques.
Enlever les blessures auxquelles on s’est tellement identifié qu’on finit par croire qu’elles sont nous.
Enlever les rôles, les personnages, les protections.
Retirer, peu à peu, tout ce que la vie, l’éducation, la peur, les autres et nous-mêmes avons posé sur ce que nous sommes.
Et quand je repense aujourd’hui à cette nuit-là, à moi, complètement nu sur le sol de cette salle de bain, il y a quelque chose qui me touche encore.
Cette nuit-là, j’étais nu au sens propre.
Sans rôle. Sans apparence. Sans posture. Sans rien à prouver.
Juste un être humain allongé par terre, essayant de rester conscient.
Et parfois je me demande si ce n’était pas déjà une image de ce qui m’était demandé.
Apprendre à devenir nu autrement.
Pas dans le corps.
Mais dans ce que je crois être.
Retirer les couches. Les peurs. Les défenses. Les certitudes. Les personnages construits au fil des années.
Et voir ce qu’il reste.
Peut-être quelque chose qui était déjà là avant tout le reste.
Avant les blessures.
Avant les peurs.
Avant toutes les vagues.
Ces derniers mois, cette vieille phrase est revenue.
« Tu dois aller plus loin. »
Alors, cette fois, au lieu de chercher tout de suite une nouvelle réponse, j’ai choisi le silence.
Peut-être pour arrêter d’en fabriquer.
Peut-être simplement pour écouter autrement.
Je ne sais toujours pas exactement jusqu’où mène ce chemin.
Mais cette fois, je n’ai plus envie de dire : « J’ai trouvé. »
J’ai déjà dit ça une fois.
Je préfère dire :
« Je commence peut-être à voir. »
Et je continue.
Giulio Fioravanti
Veilleur....