AVANT LE SERPENT — ET SI NOUS AVIONS MAL COMPRIS LE PARADIS ?

Il y a des histoires que l’on entend tellement tôt dans notre vie qu’on finit par croire qu’on les connaît. Elles s’installent quelque part dans notre mémoire et on ne pense même plus à les questionner. Adam, Ève, le paradis, le serpent, le fruit défendu, la faute, l’expulsion… tout cela fait partie de ces récits que l’on nous raconte parfois avant même que nous soyons capables de nous demander ce qu’ils veulent vraiment dire.

Je me souviens très bien de mes premières années d’école. Ma marraine de baptême était professeure de religion et, en première et en deuxième année, c’est elle qui m’enseignait. J’avais autour de sept ans. Elle nous racontait Adam et Ève, le paradis, le serpent, la désobéissance et cette fameuse pomme qui, dans ma tête d’enfant, semblait avoir provoqué une catastrophe absolument disproportionnée. Je me souviens m’être demandé : « Comment peut-on perdre le paradis pour avoir mangé une pomme ? » D’autant plus que moi, les pommes, j’aimais ça… et je les aime encore aujourd’hui ! Deux personnes mangent un fruit et, à cause de cela, toute l’humanité perd le paradis ? Je trouvais ça quand même un peu gros. Et puis, si les pommes étaient aussi dangereuses, comment se faisait-il que nous continuions tous à en manger tranquillement sans que le ciel nous tombe sur la tête ?

Évidemment, à sept ans, je ne connaissais rien aux symboles, aux mythes, aux textes initiatiques ou aux différents niveaux de lecture que peuvent contenir les grands récits anciens. Je ne savais même pas qu’on pouvait lire une histoire autrement qu’au premier degré. Je sentais simplement qu’il devait y avoir autre chose derrière tout cela. Et cette question, finalement, ne m’a jamais vraiment quitté.

Aujourd’hui, je ne prétends pas détenir « la » bonne interprétation de la Genèse. Je me méfie même beaucoup des vérités définitives lorsqu’il s’agit de textes aussi anciens et aussi profonds. Je ne sais pas si Adam et Ève ont existé comme deux personnes historiques, s’il y a réellement eu un jardin, un serpent parlant ou un fruit particulier. Et, finalement, ce n’est peut-être pas cela le plus important. Un récit peut être profondément vrai sans forcément être un compte rendu historique. Il peut nous parler de nous, de notre fonctionnement, de notre manière de comprendre le monde, de notre évolution intérieure et de la façon dont la conscience humaine s’est peut-être construite.

C’est donc ainsi que j’ai commencé à relire la Genèse : non plus seulement comme l’histoire de la création du monde, mais peut-être aussi comme une histoire de la naissance de la conscience. Et lorsque l’on regarde le récit sous cet angle, quelque chose devient très intéressant. Avant le serpent, avant le fruit, avant ce que l’on appellera plus tard « la chute », tout est déjà là. La nature est là, les animaux sont là, l’homme et la femme sont là. Le jardin semble offrir tout ce qui est nécessaire. Il existe même une règle, une limite, une interdiction : ne pas manger du fruit d’un certain arbre.

Mais une chose me frappe : cette interdiction semble exister sans être réellement questionnée. Pourquoi ne faut-il pas manger de cet arbre ? Pourquoi cet arbre est-il là s’il ne faut surtout pas y toucher ? Qu’y a-t-il derrière cette interdiction ? Pourquoi cette connaissance serait-elle dangereuse ? Ces questions qui nous paraissent presque évidentes aujourd’hui ne semblent pas encore avoir été posées.

Et c’est là que ma vision du paradis commence à changer. Et si le paradis n’était pas seulement un lieu ? Et s’il représentait également un état ? Un état dans lequel le monde est reçu tel qu’il est donné, sans avoir encore besoin de l’interroger. Un état d’innocence, certainement, peut-être même d’harmonie, mais aussi un état dans lequel certaines questions n’existent pas encore.

Nous connaissons tous, d’une certaine manière, cet état. L’enfant vient au monde et reçoit énormément de choses sans les questionner. Il reçoit les mots, les règles, les valeurs, les croyances de sa famille, la religion ou l’absence de religion, ce qu’on lui présente comme bien ou mal, vrai ou faux, normal ou anormal. Il ne vient pas au monde en disant : « Attendez, je vais d’abord vérifier tout ce que vous me racontez. » Il absorbe, il fait confiance, il apprend. Et c’est parfaitement naturel.

Puis arrive un moment où quelque chose change. Une toute petite question apparaît : « Pourquoi ? »

Ce mot paraît presque banal, et pourtant il peut bouleverser une vie entière. Pourquoi dois-je croire cela ? Pourquoi cette règle existe-t-elle ? Pourquoi faudrait-il vivre de cette manière ? Pourquoi celui qui m’enseigne cela aurait-il forcément raison ? Pourquoi ce que tout le monde considère comme normal devrait-il nécessairement l’être pour moi ? À partir du moment où cette question apparaît réellement, nous ne sommes déjà plus tout à fait dans le même monde. Nous ne recevons plus simplement ce qui nous est donné : nous commençons à l’examiner.

Et, curieusement, dans la Genèse, celui qui introduit cette possibilité est précisément celui que nous avons appris à considérer comme le grand responsable de la catastrophe : le Serpent.

Je ne cherche pas à transformer le Serpent en héros. Ce serait simplement remplacer une lecture simpliste par une autre. Mais avant de le condamner une fois de plus, peut-être faudrait-il regarder ce qu’il fait réellement. Il parle. Il questionne. Il introduit un doute, une possibilité, quelque chose qui n’avait jusque-là pas été envisagé. Il ne force pas Ève à prendre le fruit. Il ne le lui met pas dans la bouche. Il introduit une question dans un monde où, jusque-là, la règle semblait simplement acceptée.

Et une question peut être extrêmement puissante. Elle ne nous donne pas nécessairement la réponse, mais elle ouvre une brèche dans ce que nous pensions évident. Elle nous oblige parfois à regarder ce que nous n’avions jamais pensé à regarder. Elle peut déranger, troubler, faire peur, mais elle peut aussi devenir le début d’une compréhension nouvelle.

C’est là que revient la question du petit garçon de sept ans : « Comment avons-nous pu perdre le paradis pour une pomme ? » Aujourd’hui, je me demande si nous n’avons pas tout simplement mal compris ce que signifiait « perdre le paradis ». Peut-être n’avons-nous pas perdu un jardin. Peut-être avons-nous quitté un état dans lequel certaines choses n’avaient pas encore besoin d’être questionnées.

Et cela, nous le vivons tous. Un enfant croit longtemps que ses parents savent tout, puis un jour il découvre qu’ils peuvent se tromper. Il continue peut-être à les aimer tout autant, mais son regard a changé. Un adulte peut croire pendant trente ans qu’une certaine manière de vivre est la seule possible, puis une question surgit : « Est-ce vraiment cela que je veux ? » Il peut décider de ne rien changer, mais la question existe désormais. Il ne peut plus tout à fait revenir à l’état d’avant.

Nous vivons cela avec nos croyances, nos relations, notre travail, notre spiritualité, notre vision du monde. Une phrase, une rencontre, un événement, parfois même une douleur, vient soudain fissurer quelque chose que nous tenions pour acquis. Et il suffit parfois d’une toute petite fissure pour que la lumière entre.

C’est peut-être cela, au fond, que représente le paradis perdu : non pas la punition d’un Dieu furieux parce que quelqu’un aurait croqué dans un fruit, mais le passage irréversible d’un état à un autre. Lorsque l’on commence réellement à questionner, on ne peut plus redevenir totalement celui que l’on était avant la question.

Et cette évolution a un prix. Comprendre davantage n’est pas toujours confortable. Voir plus loin peut nous obliger à abandonner certaines sécurités. Découvrir quelque chose peut nous rendre responsables de ce que nous allons en faire. C’est peut-être pour cela que tant de traditions ont toujours présenté la connaissance comme quelque chose de puissant, mais aussi de dangereux. La connaissance transforme celui qui connaît. Une fois que quelque chose a été réellement compris, on ne revient jamais complètement en arrière.

C’est aussi pour cela que je trouve la Genèse beaucoup plus moderne qu’elle n’en a l’air. Elle pourrait nous parler de ce moment étrange où l’être humain cesse simplement de recevoir le monde tel qu’on le lui présente et commence à se demander : « Pourquoi ? Et qu’est-ce que moi, j’en pense ? »

Je ne veux pas aller plus vite que le chemin. Nous aurons le temps de parler du fruit, de l’arbre de la connaissance, de l’ouverture des yeux et de ce que tout cela provoque. Mais pour cette première étape, j’aimerais simplement laisser cette porte entrouverte : et si le Serpent n’était pas seulement celui qui provoque la chute ? Et s’il représentait aussi ce qui vient troubler l’évidence, introduire la question, réveiller quelque chose qui dormait encore ?

Cela ne veut pas dire qu’il est « bon ». Cela ne veut pas dire non plus que toute remise en question mène nécessairement à la conscience. On peut remettre tout en question simplement pour détruire. On peut douter de tout et se perdre complètement. Mais il existe aussi un doute qui cherche, qui observe, qui refuse de se contenter d’une réponse simplement parce qu’elle a toujours été répétée.

Et parfois, une vie entière commence à changer à partir de là.

Aujourd’hui, lorsque je repense à l’enfant que j’étais, assis en classe devant ma marraine qui me racontait cette histoire, j’ai presque envie de lui répondre : « Non, Giulio, ce n’était probablement pas vraiment une histoire de pomme. »

C’était peut-être l’histoire du moment où l’être humain a commencé à questionner le monde qu’on lui avait donné.

Le moment où une question est née.

Et peut-être que beaucoup de choses commencent exactement là.

Alors je vous laisse avec celle-ci : dans votre propre vie, quelle question a déjà changé votre manière de voir le monde ? Et existe-t-il aujourd’hui une question que vous n’osez pas encore vraiment poser, simplement parce que vous pressentez que sa réponse pourrait changer quelque chose ?

Dans la prochaine étape, nous irons regarder le Serpent de beaucoup plus près. Pas pour l’innocenter. Pas pour le condamner. Mais pour essayer de comprendre ce qu’il vient réellement déclencher dans cette histoire… et peut-être aussi en nous.

Giulio Fioravanti
Veilleur

 

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Giulio Fioravanti
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