ET SI, DEPUIS LA NUIT DES TEMPS, NOUS AVIONS MAL COMPRIS LE SERPENT ?
C’est là que commence réellement le chemin.
Vendredi, je vous ai expliqué pourquoi j’avais ressenti le besoin de me taire pendant plus de deux mois. J’avais besoin de sortir du bruit, de prendre du recul, de relire certaines choses, d’en remettre d’autres en question et surtout de regarder autrement ce que je croyais parfois déjà connaître. Et parmi toutes les réflexions qui sont revenues pendant ce silence, il y en a une qui s’est imposée avec une force particulière : le serpent de la Genèse.
Oui, ce serpent-là. Celui que nous connaissons presque tous, croyants ou non. Celui d’Adam et Ève, du jardin, de l’arbre et du fruit défendu. Celui que l’on nous présente depuis toujours comme le tentateur, celui qui pousse l’être humain à désobéir et qui serait, en quelque sorte, à l’origine de sa chute. Mais en relisant cette histoire, quelque chose m’a dérangé. Je me suis demandé très simplement : et si nous avions été trop vite dans notre manière de comprendre ce serpent ?
Je ne suis pas en train de vous dire que tout ce qui nous a été transmis est faux, ni que je détiens soudainement la bonne interprétation après des siècles de lectures religieuses et philosophiques. Ce n’est pas cela qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est de regarder. Reprendre cette histoire presque comme si je la découvrais pour la première fois, mettre un instant de côté ce que je suis censé en penser, et observer ce que le récit nous dit réellement.
Et certaines choses deviennent alors étonnantes. Pourquoi le serpent est-il précisément associé à l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? Pourquoi, une fois le fruit consommé, le texte nous dit-il que « leurs yeux s’ouvrirent » ? Leurs yeux ? Mais ils voyaient déjà avant. Ils marchaient dans le jardin, ils parlaient, ils regardaient autour d’eux, ils se voyaient l’un l’autre. Il ne peut donc pas simplement s’agir de leurs yeux physiques. Alors qu’est-ce qui vient réellement de s’ouvrir ?
C’est là que cette histoire a commencé à prendre pour moi une autre dimension. Adam et Ève étaient déjà nus avant de manger le fruit. Ils ne deviennent pas nus après. Leur corps n’a pas changé. Et pourtant, soudainement, ils découvrent leur nudité et cherchent à la cacher. Alors qu’est-ce qui a changé ? Pas leur corps. Leur regard sur leur corps. Et cela, je trouve que c’est immense.
Avant, ils vivent. Après, ils commencent peut-être à se voir vivre. Avant, ils sont. Après apparaît quelque chose qui ressemble davantage à : « Je sais que je suis. » Ils ne font plus seulement l’expérience de la vie, ils deviennent aussi capables de porter un regard sur cette expérience. Et n’est-ce pas justement une des caractéristiques les plus troublantes de la conscience humaine ? Nous ne sommes pas seulement capables d’avoir peur, nous pouvons nous regarder avoir peur. Nous ne sommes pas seulement capables d’être en colère, nous pouvons parfois nous observer dans notre colère. Nous pouvons aimer et nous demander pourquoi nous aimons. Nous pouvons agir et, ensuite, chercher à comprendre ce qui, en nous, a réellement décidé d’agir.
Alors je me suis posé une autre question : et si « leurs yeux s’ouvrirent » parlait symboliquement de cette apparition du regard sur soi ? De ce moment où l’être ne se contente plus simplement de vivre, mais commence à prendre conscience qu’il vit ?
À partir de là, le serpent prend une autre dimension. Je ne veux surtout pas en faire un héros. Ce serait aussi simpliste que d’en faire uniquement le méchant de l’histoire. Un symbole aussi ancien peut probablement contenir plusieurs choses à la fois : le danger, la rupture, la tentation, la connaissance, la transformation. Mais peut-être représente-t-il aussi celui qui provoque quelque chose, celui qui dérange un état établi, celui qui oblige à franchir une limite, celui qui ouvre une porte qui ne pourra plus vraiment être refermée. Un déclencheur.
Et cette idée m’amène à une distinction qui me semble importante. Nous associons souvent l’innocence à quelque chose de parfait. Mais l’innocence et l’inconscience sont-elles vraiment la même chose ? Il est possible de ne pas faire le mal simplement parce que l’on ne voit pas encore toutes les possibilités qui s’offrent à nous. Mais il existe peut-être une autre forme d’innocence, beaucoup plus exigeante : celle de celui qui connaît la possibilité de faire autrement, qui possède le pouvoir de choisir, et qui décide pourtant consciemment de ne pas nuire.
Si cela a du sens, alors notre chemin ne serait peut-être pas de revenir vers un état où nous ne savions pas. Il serait d’aller plus loin. Retrouver quelque chose de l’innocence, mais après la connaissance. Non plus l’innocence de celui qui ne sait pas, mais celle de celui qui sait et qui choisit.
Évidemment, devenir conscient a un prix. Parce qu’il est parfois beaucoup plus confortable de ne pas voir. Tant que je ne vois pas mes peurs, mes blessures, mes automatismes et mes contradictions, je peux continuer à vivre à travers eux sans trop me poser de questions. Je peux dire : « C’est comme ça que je suis. » Je peux penser que ce sont toujours les autres qui provoquent ma colère, ma tristesse ou mes réactions. Je peux reproduire les mêmes situations encore et encore en me demandant pourquoi la vie me fait toujours la même chose.
Mais lorsque mes yeux commencent à s’ouvrir, je découvre parfois des choses moins agréables. Je découvre que cette personne me met peut-être autant en colère parce qu’elle touche une vieille blessure. Que mon besoin d’être reconnu peut diriger certaines de mes décisions. Que la peur de perdre quelqu’un peut me faire accepter des choses que je n’aurais jamais voulu accepter. Que je peux reproduire exactement ce que je reprochais pourtant à ceux qui m’ont précédé. Et que certaines idées que je croyais profondément miennes viennent parfois de ma famille, de mon éducation, de ma culture, de ma religion ou simplement de mon époque.
Alors une question devient difficile à éviter : quelle part de ma vie ai-je réellement choisie ?
C’est là que cette très vieille histoire devient pour moi incroyablement actuelle. Nous nous croyons conscients. Mais le sommes-nous autant que nous le pensons ? Combien de fois réagissons-nous avant même d’avoir choisi ? Combien de fois une peur, une habitude, une blessure ancienne ou un conditionnement prend-il la décision avant nous ?
Et parfois, c’est encore plus troublant : nous savons parfaitement pourquoi nous fonctionnons ainsi. Nous avons compris. Nous avons analysé. Nous en avons parlé. Nous avons peut-être consulté, travaillé sur nous-mêmes, lu dix livres sur le sujet. Nous sommes parfois capables d’expliquer nos propres mécanismes avec une précision remarquable. Et pourtant, lorsque la même situation revient, nous recommençons.
C’est probablement l’une des choses qui m’est devenue la plus claire pendant mon silence : comprendre n’est pas encore transformer.
Voir est essentiel, bien sûr. Mais voir n’est que le commencement. Parce qu’une fois que je vois ce qui agit en moi, une autre question apparaît : qu’est-ce que je vais faire de ce que je vois ?
C’est là que commence, pour moi, la responsabilité. Pas la culpabilité. Je fais vraiment une différence entre les deux. La culpabilité me dit : « Je suis mauvais. » La responsabilité me dit : « Maintenant que je vois ce qui se passe, qu’est-ce que je choisis d’en faire ? » Et cette différence va devenir très importante dans le chemin que je souhaite partager avec vous.
Parce que la conscience, si elle n’est pas accompagnée d’amour de soi, peut devenir une nouvelle forme de violence. Je peux ouvrir les yeux sur mes failles et apprendre seulement à me détester davantage. Je peux observer mes mécanismes et passer mon temps à me condamner. Je peux transformer la connaissance de moi-même en tribunal permanent. Ce n’est pas cela que j’appelle devenir conscient.
Voilà pourquoi l’amour de soi va lui aussi entrer dans cette réflexion. Pas comme une jolie formule que l’on répète. Pas comme une excuse pour tout accepter de soi. Mais comme la capacité de se regarder suffisamment honnêtement pour reconnaître ce qui doit changer sans pour autant se détruire. Voir, comprendre, accepter de reconnaître ce qui agit, puis apprendre à choisir autrement.
Et c’est exactement pour cela que le serpent me conduit beaucoup plus loin que la Genèse. Il me conduit vers la conscience, puis vers le choix, la responsabilité, l’amour de soi, la volonté et finalement vers la question du pouvoir humain.
Car que se passe-t-il lorsque l’être humain commence à comprendre qu’il ne doit pas seulement subir ce qui existe ? Il crée. Il transforme son environnement. Il invente des outils, des maisons, des villes, des civilisations, des œuvres d’art, des machines. Il apprend à prolonger ses propres capacités. Le marteau prolonge sa main, la roue son déplacement, le télescope son regard, l’écriture sa mémoire, l’ordinateur son calcul. Et aujourd’hui, nous commençons même à prolonger certaines fonctions de notre intelligence.
Voilà pourquoi, dans ma réflexion, ce vieux serpent finit par nous conduire jusqu’à l’intelligence artificielle. Cela peut sembler très loin du jardin d’Éden. Pour moi, ce n’est pas si éloigné. Derrière les deux se trouve peut-être une question semblable : que se passe-t-il lorsqu’un être découvre qu’il possède le pouvoir de connaître et de créer ? Et surtout, que fait-il de ce pouvoir ?
C’est aussi là que je retrouve la Haute Magie, telle que je la comprends. Non pas une magie de spectacle ou la recherche d’un pouvoir sur les autres, mais une question beaucoup plus exigeante : qui agit en moi lorsque j’agis ? Avec quelle intention ? À partir de quelle blessure ou de quelle conscience ? Et suis-je prêt à assumer ce que mon action met au monde ?
Parce que la création possède toujours plusieurs possibilités. Le feu peut réchauffer ou brûler. L’intelligence peut soigner ou détruire. La connaissance peut libérer ou asservir. Et peut-être que le vrai problème n’a jamais été d’obtenir le feu. Peut-être a-t-il toujours été d’apprendre à le porter.
Mais je ne veux pas aller trop vite. Nous y arriverons.
Pour le moment, je préfère rester devant cette première porte : le serpent. Parce que, pour moi, le serpent n’est pas le véritable sujet de ce chemin. Il est la porte. Le véritable sujet, c’est ce qui arrive lorsque l’être humain commence à se voir lui-même, à découvrir ce qui agit en lui, à comprendre qu’il n’est peut-être pas obligé de rester prisonnier de tous ses automatismes et qu’il peut progressivement commencer à choisir.
Et avec cette possibilité de choisir arrive quelque chose dont il ne pourra plus vraiment se débarrasser : la responsabilité.
C’est là que prend tout son sens cette phrase qui va accompagner une grande partie de ce chemin : « Transformer l’inconscience en conscience, puis la conscience en manière d’être. »
Parce qu’il ne suffit peut-être pas d’ouvrir les yeux. Encore faut-il apprendre à vivre les yeux ouverts.
Je ne vous demande pas de croire à ma lecture. Au contraire. Relisez cette histoire. Regardez-la. Questionnez-la. Faites-vous votre propre idée. C’est exactement ce que j’ai essayé de faire pendant ce silence. Et c’est peut-être aussi pour cela que j’avais besoin de me taire avant de revenir.
Parce qu’il arrive un moment où répéter ce que nous avons toujours entendu ne suffit plus. Il faut parfois accepter de revenir au texte, au symbole, à l’expérience, et regarder à nouveau.
Alors seulement une question peut vraiment apparaître :
Et si, depuis la nuit des temps, nous avions mal compris le serpent ?
Giulio Fioravanti
Veilleur
Prochaine réflexion — mercredi 9 septembre 2026
« Ils étaient déjà nus avant le fruit. Ce qui a changé, ce n’est pas leur corps. C’est le regard. »
Et c’est précisément à partir de ce détail que nous allons commencer à regarder ce que signifie réellement « ouvrir les yeux ».