Leurs yeux s'ouvrent
LEURS YEUX S’OUVRIRENT
Et si le véritable bouleversement de la Genèse n’était pas la nudité… mais la naissance du regard sur soi ?
Il y a des phrases que l’on connaît tellement qu’on finit par ne plus les entendre. « Leurs yeux s’ouvrirent » en fait partie. On la lit, on passe à la suite, on connaît l’histoire. Adam, Ève, le serpent, le fruit, la nudité, la honte. Tout semble déjà entendu. Et pourtant, plus je reviens à ces quelques mots, plus ils me troublent. Parce qu’Adam et Ève voyaient déjà avant. Ils regardaient le jardin, ils se voyaient certainement l’un l’autre, ils pouvaient reconnaître les arbres, se déplacer, toucher, choisir. Alors, quand le texte dit que « leurs yeux s’ouvrirent », il est difficile d’imaginer qu’il s’agit simplement de leurs yeux physiques. Quelque chose d’autre semble s’être ouvert. Quelque chose à l’intérieur. Et si, pour la première fois, l’être humain devenait capable non seulement de regarder le monde, mais de se regarder lui-même dans ce monde ?
C’est cette idée qui me travaille. Je ne cherche pas ici à donner « la » bonne interprétation de la Genèse. Des théologiens, des philosophes, des mystiques et des chercheurs ont consacré des vies entières à ces textes. Ce qui m’intéresse, c’est ce que cette vieille histoire peut encore raconter de nous aujourd’hui. Parce qu’il existe une différence immense entre vivre et se voir vivre. Entre ressentir une colère et, soudainement, se surprendre en train d’être en colère. Entre avoir peur et devenir capable d’observer sa peur. Entre aimer et commencer à se demander pourquoi on aime de cette façon-là. Entre souffrir et voir les mécanismes qui se mettent en route en nous lorsque nous souffrons. Peut-être que quelque chose de profondément humain commence exactement là : lorsque l’être n’est plus seulement plongé dans son expérience, mais devient aussi capable de l’observer.
Et c’est là que la nudité d’Adam et Ève devient fascinante. Ils étaient déjà nus. Avant le fruit, ils étaient nus. Après le fruit, ils le sont toujours. Leur corps n’a pas changé. Rien n’a été ajouté, rien n’a été retiré. Pourtant, tout à coup, cette nudité devient un problème. Alors qu’est-ce qui a changé ? Peut-être pas leur corps. Peut-être leur regard sur leur corps. Et nous connaissons tous cela, finalement. Un enfant peut courir, danser, rire, vivre dans son corps sans se demander s’il correspond à une norme. Puis un jour vient un regard, une remarque, une comparaison, un rire. « Tu es trop gros. » « Tu es trop maigre. » « Tu n’es pas assez ceci. » « Tu devrais être davantage cela. » Le corps n’a parfois pas changé d’un millimètre, mais quelque chose vient de se déposer dans le regard. Et ce regard peut nous accompagner très longtemps. Au point qu’à cinquante ou soixante ans, nous pouvons encore nous regarder avec les yeux de quelqu’un qui nous a jugés lorsque nous en avions dix.
C’est probablement l’une des choses les plus troublantes lorsque l’on commence à s’observer réellement : découvrir que ce que nous appelons « moi » est parfois peuplé de voix qui ne sont pas les nôtres. Des phrases de nos parents, des peurs de notre famille, des normes de notre époque, des blessures anciennes, des humiliations, des croyances que nous avons reçues avant même d’être capables de les questionner. Et pourtant, avec le temps, toutes ces voix finissent par parler avec notre propre voix. Nous ne disons plus : « On m’a appris que je n’étais pas capable. » Nous disons : « Je ne suis pas capable. » Nous ne disons plus : « On m’a appris qu’un homme ne devait pas pleurer. » Nous disons : « Je ne dois pas pleurer. » Nous ne disons plus : « Quelqu’un m’a fait croire que mon corps n’était pas assez beau. » Nous nous regardons simplement dans le miroir et nous nous jugeons. Les yeux des autres sont devenus les nôtres.
Mais alors, que se passe-t-il lorsque nous commençons justement à voir cela ? C’est là que les choses deviennent moins confortables. Parce que l’on présente souvent la conscience, l’éveil ou la connaissance de soi comme quelque chose de lumineux, d’apaisant, presque merveilleux. Ça peut l’être, bien sûr. Mais il arrive aussi que la conscience commence par un sacré coup de pied dans nos certitudes. Voir peut faire mal. Voir peut nous montrer qu’une colère que nous pensions parfaitement justifiée cache en réalité une vieille peur. Voir peut révéler que notre indépendance est parfois une manière de ne plus avoir besoin de personne parce qu’un jour quelqu’un nous a abandonnés. Voir peut nous faire découvrir que notre générosité contient parfois un besoin d’être aimé, que notre besoin de contrôler vient d’une terreur de perdre le contrôle, ou que notre acharnement à convaincre les autres n’est pas toujours un amour de la vérité. Parfois, nous voulons simplement avoir raison parce que reconnaître que nous nous sommes trompés ferait vaciller quelque chose dans l’image que nous avons de nous-mêmes.
Et c’est peut-être là que commence un phénomène profondément humain : les yeux se sont ouverts… mais nous faisons tout ce que nous pouvons pour les refermer. Nous voyons qu’une relation nous détruit, puis nous trouvons dix raisons de continuer. Nous savons qu’une habitude nous abîme, mais nous nous racontons que « ce n’est pas si grave ». Nous comprenons que nous avons été injustes avec quelqu’un et, quelques secondes plus tard, notre esprit vient nous rassurer : « Oui, mais il l’avait bien cherché. » Nous sentons qu’une situation ne correspond plus à ce que nous sommes devenus, mais nous restons parce que nous y avons consacré dix ans, vingt ans, parfois toute une vie. Nous ne faisons pas disparaître ce que nous avons vu. Nous fabriquons simplement une explication suffisamment confortable pour pouvoir continuer comme avant.
Et nous sommes très doués pour ça. Nous pouvons appeler « prudence » ce qui est parfois de la peur. « Franchise » ce qui ressemble davantage à de la brutalité. « Fidélité » ce qui est peut-être l’impossibilité de partir. « Liberté » ce qui est quelquefois une fuite devant l’engagement. « Amour » ce qui ressemble à de la dépendance. « Conviction » ce qui n’est parfois qu’une certitude que nous avons cessé depuis longtemps de remettre en question. Et puis il y a cette phrase merveilleusement efficace : « Je suis comme ça. » Comme si cela mettait fin à toute discussion. Comme si le fait d’être devenu quelque chose nous dispensait de nous demander comment nous le sommes devenus et surtout si nous voulons continuer à l’être.
Pourquoi faisons-nous cela ? Parce que voir a un prix. Si je reconnais sincèrement que mon travail ne me correspond plus, il faudra peut-être que je fasse quelque chose. Si je découvre que je participe moi-même au conflit que je reproche depuis des années à mon conjoint, je ne peux plus attendre tranquillement que l’autre change. Si je comprends qu’une blessure d’enfance dirige encore certaines de mes réactions, il devient plus difficile de tout mettre sur le dos des autres. Et si je découvre que je condamne chez quelqu’un exactement ce que je porte aussi en moi, là, ça devient franchement inconfortable. Nous avons besoin de nous raconter une histoire relativement cohérente sur nous-mêmes. « Je suis quelqu’un de bien. Je suis juste. Je suis ouvert. Je suis généreux. Je suis conscient. » Puis un jour, un événement nous montre une contradiction. Et notre premier réflexe n’est pas toujours de regarder la contradiction. C’est souvent de protéger l’histoire.
C’est également pour cela que le bruit peut devenir si précieux. Le travail, le téléphone, la télévision, les réseaux sociaux, les polémiques, les conversations incessantes, les opinions sur tout et sur tout le monde… tout cela peut parfois nous éviter quelque chose de beaucoup plus difficile : rester quelques minutes avec nous-mêmes. Parce que lorsque le bruit s’arrête, certaines questions deviennent audibles. « Pourquoi cette personne m’irrite-t-elle autant ? Pourquoi ai-je besoin de son approbation ? Pourquoi est-ce que je répète toujours ce genre de relation ? Pourquoi ai-je tellement peur de décevoir ? Pourquoi cette remarque banale m’a-t-elle touché aussi violemment ? » Ce ne sont pas nécessairement des questions agréables. Mais elles ont une vertu extraordinaire : elles retournent le regard. Je cesse un instant de demander uniquement : « Qu’est-ce que le monde me fait ? » et je commence à demander : « Qu’est-ce qui se passe en moi lorsque le monde me fait cela ? »
Et je crois que nous pouvons aller encore plus loin. Même la spiritualité peut parfois devenir une façon de refermer les yeux. Nous pouvons lire des centaines de livres, suivre des formations, parler d’âme, d’énergie, de vibration, de lumière, de guérison, d’éveil, connaître les symboles, les traditions, les rituels, les anges, les archétypes… et continuer à ne pas voir notre propre colère. Nous pouvons parler d’amour universel et être incapables de supporter la personne qui habite à côté de chez nous. Nous pouvons expliquer le lâcher-prise pendant des heures et vouloir contrôler chaque détail de la vie de ceux que nous aimons. Nous pouvons parler de liberté tout en étant prisonniers du regard des autres. Je le dis sans jugement, parce que nous pouvons tous tomber là-dedans. Moi aussi. Accumuler des connaissances sur la conscience n’est pas nécessairement devenir conscient. Parfois même, le savoir devient une cachette extrêmement sophistiquée. Il est tellement plus confortable de discuter pendant trois heures de la nature de l’âme que de se demander : « Pourquoi ai-je parlé aussi durement à cette personne ce matin ? »
Mais il y a un autre piège. Lorsqu’enfin nous commençons à voir nos contradictions, nos blessures ou nos mécanismes, nous pouvons transformer la conscience en tribunal. Nous pouvons nous dire : « Comment ai-je pu faire ça ? Comment puis-je encore avoir cette réaction après toutes ces années ? » Et nous recommençons à nous faire violence, simplement avec un vocabulaire plus évolué. Pour moi, c’est là qu’il faut faire une distinction essentielle entre culpabilité et responsabilité. La culpabilité dit : « Regarde ce que tu es. Tu es mauvais. » La responsabilité dit : « Regarde ce qui vient de se passer en toi. Maintenant que tu le vois, qu’est-ce que tu veux en faire ? » La différence est immense. Je peux reconnaître une erreur sans devenir cette erreur. Je peux observer une blessure sans me réduire à elle. Je peux découvrir une défense sans la détester. Peut-être même que certaines parties de nous que nous jugeons aujourd’hui ont autrefois essayé de nous sauver. Une carapace a peut-être été nécessaire. Une méfiance a peut-être évité une nouvelle blessure. Une colère a peut-être empêché un effondrement. La question n’est alors plus : « Comment puis-je éliminer cette partie de moi ? » mais : « Est-ce que j’en ai encore besoin aujourd’hui ? »
Et c’est peut-être ici que quelque chose de réellement extraordinaire devient possible. Imaginez quelqu’un qui vous parle mal. Votre corps réagit immédiatement. La colère monte, les mots sont déjà là, prêts à sortir. Habituellement, tout se déroule très vite : quelque chose arrive, vous réagissez. Mais si, pendant une fraction de seconde, vous voyez ce qui est en train de se produire, quelque chose vient de changer. « Tiens… voilà ma colère. » Vous ne l’avez pas supprimée. Vous n’êtes pas devenu un sage vivant au sommet d’une montagne. Vous êtes toujours en colère. Mais pendant une seconde, vous n’êtes plus seulement la colère. Vous êtes aussi celui qui la voit. Et dans cette seconde peut apparaître une autre possibilité. Répondre autrement. Attendre. Partir. Poser une limite sans détruire l’autre. Ou même répondre fermement, mais en sachant pourquoi vous le faites.
Quelqu’un vous rejette et immédiatement une vieille voix se lève : « Tu ne vaux rien. » Si vous êtes totalement confondu avec cette voix, elle devient votre réalité. Mais si vous commencez à reconnaître : « Cette voix, je la connais. Elle vient de loin », quelque chose s’ouvre. Quelqu’un vous contredit et vous sentez ce besoin presque physique de prouver que vous avez raison. Et si vous le voyez avant de parler, une question peut surgir : « Est-ce que je cherche réellement la vérité… ou est-ce que je veux gagner ? » Ce tout petit espace entre ce qui nous arrive et notre réaction me paraît immense. Peut-être que notre liberté ne commence pas par la possibilité de faire tout ce que nous voulons. Peut-être qu’elle commence là, dans cette capacité à ne pas être obligé de refaire éternellement ce que nous avons toujours fait.
Alors je reviens encore à cette phrase : « Leurs yeux s’ouvrirent. » Et je la vois autrement. Peut-être qu’elle ne raconte pas seulement le moment où l’être humain devient conscient de sa nudité. Peut-être qu’elle raconte le début d’un combat beaucoup plus intime : celui entre ce que nous sommes désormais capables de voir et tout ce que nous allons inventer pour ne plus le regarder. Parce qu’une fois que quelque chose a été réellement vu, il est difficile de revenir complètement en arrière. Nous pouvons le minimiser, le recouvrir, le justifier, l’oublier quelque temps, nous remettre dans le bruit… mais quelque part en nous, nous savons. Et ce que nous savons finit souvent par revenir.
Voilà pourquoi je ne crois pas que la conscience soit une destination. Comprendre quelque chose sur soi ne suffit pas. Je peux savoir parfaitement pourquoi je reproduis un comportement et continuer à le reproduire pendant vingt ans. Je peux connaître l’origine d’une blessure et lui laisser malgré tout diriger toutes mes relations. À un moment, la conscience nous pose une question beaucoup plus exigeante : « Maintenant que tu sais, qu’est-ce que tu vas en faire ? » Et c’est probablement là que commence le passage le plus difficile. Passer de l’inconscience à la conscience est une étape. Passer de la conscience à une manière consciente de vivre en est une autre. Et cette deuxième étape, aucun livre, aucun maître, aucun thérapeute, aucune religion, aucun rituel, aucune intelligence artificielle ne peut la parcourir à notre place. Tout cela peut nous aider à voir une porte. Mais quelqu’un devra la franchir.
Peut-être est-ce aussi pour cela que le serpent de la Genèse m’intéresse autant. Non pas parce que j’aurais envie d’en faire soudainement « le gentil » de l’histoire. Ce serait simplement remplacer une interprétation simpliste par une autre. Mais parce que sa présence précède une rupture. Avant, quelque chose est vécu. Après, quelque chose est vu. Et entre les deux, l’être humain semble avoir franchi une frontière. Qu’on appelle cela chute, connaissance, séparation, éveil ou conscience, il y a un avant et un après. L’être humain n’est plus simplement dans le jardin. Il sait qu’il est dans le jardin. Il n’est plus simplement nu. Il sait qu’il est nu. Il ne vit plus seulement. Il sait qu’il vit.
Et cette capacité est peut-être à la fois notre grandeur et notre fardeau. Parce qu’en devenant capables de nous voir, nous sommes devenus capables de honte, de comparaison, de peur du jugement, d’anticipation de la souffrance et même de notre propre mort. Mais nous sommes aussi devenus capables de réflexion, de création, de remise en question, de compassion, de transformation et de choix. La même conscience qui peut fabriquer une prison peut aussi nous montrer la porte.
Alors je ne vous demanderai pas aujourd’hui si vos yeux sont ouverts. Nous avons tous des endroits de notre vie où nous voyons très bien, et d’autres où nous préférons encore regarder ailleurs. Je vous poserai plutôt une question qui me semble beaucoup plus difficile : qu’avez-vous déjà compris de vous-même que vous essayez encore parfois de ne pas voir ? Quelle histoire vous racontez-vous pour pouvoir continuer comme avant ? Et si vous gardiez les yeux ouverts quelques secondes de plus, qu’est-ce que cela pourrait vous demander de changer ?
Peut-être rien d’immense. Peut-être simplement une réponse différente à quelqu’un. Une conversation que vous repoussez depuis trop longtemps. Une limite que vous savez devoir poser. Une erreur à reconnaître. Une habitude à regarder autrement. Un « non » que vous n’osez pas prononcer. Un « je t’aime » que vous retenez. Ou simplement cette petite phrase qui, parfois, change déjà énormément de choses : « Là, je suis en train de refaire exactement ce que j’ai toujours fait. »
« Leurs yeux s’ouvrirent. »
Peut-être que le plus difficile n’est finalement pas d’ouvrir les yeux. La vie finit souvent par s’en charger.
Le plus difficile commence après.
Lorsque nous avons vu.
Et que nous devons décider si nous voulons vraiment continuer à regarder.
Giulio Fioravanti
Veilleur
J’étais là avant les vagues